Les assassinats ciblés — qu'ils s'opèrent par drones, par agents sur le terrain ou par empoisonnement — constituent l'une des formes les plus controversées de l'action étatique moderne.
Les assassinats ciblés — qu'ils s'opèrent par drones, par agents sur le terrain ou par empoisonnement — constituent l'une des formes les plus controversées de l'action étatique moderne. Légalement défendus par certains comme de la légitime défense préventive, condamnés par d'autres comme des exécutions extrajudiciaires contraires au droit international, ils ont connu une expansion dramatique depuis le 11 septembre 2001. La politique américaine de « targeted killings » a éliminé des centaines de hauts responsables d'Al-Qaïda, de Daesh et d'autres groupes terroristes. Israël a conduit une campagne d'assassinats contre les dirigeants du Hamas et du Hezbollah. La Russie a tenté ou réussi à éliminer des dissidents et des officiers de renseignement à travers l'Europe.
La frappe de drone qui a tué Qassem Soleimani, commandant de la Force Quds des Gardiens de la Révolution iraniens, à l'aéroport de Bagdad le 3 janvier 2020, représente l'exemple le plus spectaculaire des assassinats ciblés américains. Soleimani était considéré par les États-Unis comme responsable de la mort de centaines de soldats américains en Irak et en Afghanistan via les IED et les milices qu'il finançait. Son élimination a été présentée par l'administration Trump comme un acte de dissuasion. L'Iran a répondu par des frappes de missiles sur des bases américaines en Irak — première attaque iranienne directe contre des forces américaines, qui a causé des traumatismes crâniens à des dizaines de soldats. La dissuasion voulue a produit une escalade.
Le programme de drones de la CIA et de l'USAF au Pakistan, au Yemen, en Somalie et en Syrie a éliminé des centaines de cibles désignées comme terroristes entre 2004 et 2024. Mais les « signature strikes » — frappes basées sur des comportements observés et des profils plutôt que sur une identification positive — ont causé un nombre significatif de victimes civiles dont l'estimation varie entre 400 et 2 000 selon les sources. Le Bureau of Investigative Journalism a documenté que 90 % des personnes tuées dans certaines séries de frappes n'étaient pas les cibles visées. Ces « dommages collatéraux » alimentent le recrutement jihadiste et fragilisent le soutien des populations locales.
Le droit international face aux assassinats ciblés
| Framework légal | Argument | Limites |
|---|---|---|
| Légitime défense (Art. 51 Charte ONU) | Menace imminente, incapacité de l'État hôte | « Imminente » élastique post-9/11 |
| Loi des conflits armés | Combattants légitimes cibles | NIAC (conflit non-international) complexe |
| DIH | Distinction civils/combattants | Membres associés non uniformes |
| Droit pénal international | Extradition + procès | Impraticable dans zones de conflits |
| Droit national USA | AUMF 2001 — autorisation usage force | Extraterritorial, interprétation expansive |
Le programme Pegasus de NSO Group, les assassinats du Mossad en Iran, les empoisonnements russes en Europe — tous s'inscrivent dans cette même logique d'action coercitive directe contre des individus, en dehors des cadres judiciaires traditionnels. La spécificité américaine est d'avoir formalisé et publiquement défendu cette pratique dans un cadre légal explicite — ce qui facilite la contestation légale, mais signale aussi la banalisation de la pratique au niveau étatique.
Efficacité et conséquences stratégiques
Position pro-assassinats ciblés : Éliminer les dirigeants de groupes terroristes désorganise leurs opérations, crée des successions conflictuelles, et dissuade potentiellement de futurs attentats. La mort de Ben Laden (2011), d'al-Baghdadi (2019), de Soleimani (2020) et de Zawahiri (2022) a privé Al-Qaïda et Daesh de leur leadership historique. Ces opérations évitent les coûts humains et financiers d'opérations militaires conventionnelles. Dans un cadre légal bien défini, elles représentent un outil proportionné contre des menaces non-conventionnelles.
Position critique : L'efficacité à long terme des assassinats ciblés est empiriquement douteuse. Al-Qaïda a survécu à la mort de Ben Laden ; Daesh à celle d'al-Baghdadi. Les frappes de drones au Pakistan n'ont pas éliminé les Talibans — qui ont repris le contrôle de l'Afghanistan en 2021. L'effet de recrutement des frappes civiles compense ou dépasse l'affaiblissement opérationnel produit. Et chaque assassinat crée un précédent légal qui légitime les assassinats par d'autres États contre leurs opposants.
Analyse : L'efficacité tactique (éliminer des individus spécifiques) est réelle. L'efficacité stratégique (réduire durablement la menace terroriste ou adversariale) est beaucoup plus incertaine. La Rand Corporation a conclu dans plusieurs études que les décapitations de leadership sont efficaces contre des organisations très hiérarchisées mais inefficaces contre des réseaux décentralisés. Le coût politique et légal à long terme — précédents pour d'autres États, perte de légitimité morale — est rarement correctement intégré dans les décisions.
ACTEURS CLÉS
| Acteur | Programme | Exemples |
|---|---|---|
| CIA / JSOC (USA) | Drones + opérations spéciales | Soleimani, Zawahiri, OBL |
| Mossad (Israël) | Assassinats ciblés | Fakhrizadeh, dirigeants Hamas |
| GRU Unité 29155 (Russie) | Empoisonnements, éliminations | Skripal, Litvinenko |
| SAS / MI6 (UK) | Soutien JSOC | Operations Irak/Afghanistan |
| RAF Pakistan | Frappes drones alliées | Appui opérations US Pakistan |
| Iran IRGC Quds | Contre-mesures | Tentatives assassinat opposants |
CHRONOLOGIE
| Date | Événement |
|---|---|
| 1972-1979 | Opération Colère de Dieu — Israël post-Munich |
| 2004 | Début programme drones Pakistan (CIA) |
| 2006 | Mort al-Zarqawi (AQ Irak) — drone frappe |
| 2011 | Mort Ben Laden — opération SEAL équipe |
| 2019 | Mort al-Baghdadi (EIGS) — raid forces spéciales |
| 2020 | Mort Soleimani — frappe drone Bagdad |
| 2022 | Mort Zawahiri — drone frappe Kaboul |
| 2024 | Assassinats Haniyeh, Nasrallah — Mossad/IAF |
SCÉNARIOS
| Scénario | Probabilité | Impact |
|---|---|---|
| Escalade après assassinat chef d'État | Faible | Lignes rouges informelles |
| Drones autonomes — assassinats IA | Faible-moyenne | Horizon 5-10 ans |
| Traité international sur assassinats ciblés | Très faible | USA, Israël, Russie refuseront |
| Représailles terroristes — suicide bombings | Élevée | Cycle connu |
| Contestation judiciaire internationale | Faible | CPI hors portée grandes puissances |
"« Quand vous tuez un leader terroriste, vous ne tuez pas le terrorisme. Vous créez un martyr et un successeur. » — Bruce Riedel, Brookings Institution, ancien officier CIA, 2012
Les assassinats ciblés illustrent la tension fondamentale entre efficacité tactique à court terme et cohérence stratégique et légale à long terme. Ils produisent des résultats mesurables immédiatement, mais leurs conséquences — recrutement, précédents légaux, cycles de représailles — sont plus diffuses et plus durables. Dans le monde post-Soleimani, la question n'est pas si les États utilisent cet outil, mais avec quelles contraintes légales et avec quelle évaluation honnête de leurs effets systémiques.
SOURCES
- Daniel Klaidman, *Kill or Capture: The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency*, Houghton Mifflin, 2012
- Rosa Brooks, *How Everything Became War and the Military Became Everything*, 2016
- RAND Corporation, *Decapitation and Assassination Operations*, 2022
- Bureau of Investigative Journalism, *Drone Warfare Database*, 2024
- Alston Report, *UN Special Rapporteur on Extrajudicial Killings — Targeted Killings*, 2010
ENJEUX STRATÉGIQUES 2025-2026
L'analyse du dossier "Assassinats Ciblés — La Diplomatie de la Balle" s'inscrit dans un contexte géopolitique profondément reconfiguré depuis 2024. La montée en puissance simultanée de plusieurs compétiteurs systémiques — Chine, Russie, Iran, Corée du Nord — combinée au réalignement stratégique américain sous l'administration Trump 2.0, crée un environnement d'instabilité structurelle inédit depuis la Guerre Froide. Les indicateurs disponibles au premier trimestre 2026 confirment une fragmentation accélérée de l'ordre multilatéral : le nombre d'organisations régionales actives a doublé depuis 2015, tandis que l'ONU peine à obtenir des consensus sur les dossiers les plus urgents.
Dans ce cadre, les acteurs impliqués adoptent des stratégies de couverture — maintenant plusieurs options ouvertes simultanément pour préserver leur flexibilité. Cette rationalité d'adaptation remplace progressivement les logiques d'alliance rigide héritées de la bipolarité. Le résultat est un système international plus fluide, mais aussi plus imprévisible, où les règles informelles supplantent les normes codifiées.