Lloyd’s de Londres est la principale place de marché mondiale pour l’assurance des risques de guerre. Ses primes sont un signal de prix en temps réel sur le risque géopolitique — souvent plus précis et plus rapide que les marchés financiers.
Lloyd’s de Londres est la principale place de marché mondiale pour l’assurance des risques de guerre. Ses primes sont un signal de prix en temps réel sur le risque géopolitique — souvent plus précis et plus rapide que les marchés financiers. En janvier 2024, quand les Houthis ont commencé leurs attaques en mer Rouge, les primes d’assurance guerre maritime ont bondi de 0,05 % à 0,7 % de la valeur du cargo en quelques jours — soit une multiplication par 14 [1]. Pour un pétrolier valant 100 millions de dollars, c’est 700 000 dollars de prime par voyage. Les assureurs ont également renforcé leurs clauses d’exclusion nucléaire, étendu les zones de guerre exclues en Europe orientale, et commencé à refuser de couvrir certains navires dans des zones spécifiques. Ces décisions privées ont des effets géopolitiques réels.
×14 Hausse des primes guerre maritime en mer Rouge (jan. 2024) [1] De 0,05 % à 0,7 % de la valeur du cargo. 700 000 $ par voyage pour un pétrolier de 100 M$.
12 Md$ Coût estimé d’une cyberattaque majeure sur infrastructure critique (Lloyd’s 2024) [2] Lloyd’s Systemic Risk Scenario. Base de leur refus de couvrir certains risques cyber.
300 Md$
0
Marché mondial de l’assurance guerre et terrorisme [3]
Compagnie d’assurance couvrant un échange nucléaire direct en 2026
Lloyd + AIG + Allianz + AXA + Swiss Re. En croissance de +15 %/an depuis 2022.
Clause d’exclusion nucléaire universelle. Aucune police ne couvre les dommages nucléaires de guerre.
1. Comment lire les marchés d’assurance guerre pour anticiper les crises
| Zone géographique | Prime guerre maritime (mars 2026) | vs avant-crise | Signal géopolitique | Tendance | Mer Rouge / Golfe d’Aden | 0,35-0,55 % valeur cargo [1] | vs 0,05 % (avant Houthis 2023) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Risque persistant mais en réduction vs pic jan. 2024 (0,7 %) | Légère réduction avec Baltic Sentry + déroutement via Cap | Détroit de Taïwan | 0,1-0,2 % pour les navires à risque [4] | vs < 0,05 % (avant 2022) | Exercices militaires chinois 2022-2024 ont durci les primes | → Stable — pas de crise active mais niveau plus élevé qu’avant | Mer Noire (Ukraine/Russie) |
| 2,0-3,5 % valeur cargo [5] | vs 0,02 % (2021) | Zone de guerre active. Corridor de grain toujours fragile. | → Stable depuis corridor ONU — mais risque de fermeture | Baltique (cables, navires) | 0,05-0,1 % (+20 % depuis 2024) [1] | vs 0,03 % (2021) | Incidents câbles + shadow fleet → hausse modérée des primes |
| Légère hausse — surveillance renforcée | Golfe Persique / Ormuz | 0,1-0,2 % navires pétroliers [4] | vs 0,05 % (2021) | Frappes Iran 2025 → hausse temporaire. Retour à niveau modéré. | Stabilisation post-frappes Iran |
2. Ce que les assureurs refusent de couvrir — et pourquoi ça compte
Les décisions d’exclusion des assureurs ont des effets géopolitiques réels et souvent sous-estimés. Quand Lloyd’s refuse de couvrir un navire dans une zone donnée, les armateurs n’ont pas d’autre choix que de dérouter — ou de naviguer sans assurance, ce qui est illégal dans la plupart des ports du monde. L’assurance guerre est donc un outil de facto de contrôle des routes maritimes, sans aucune décision gouvernementale ni résolution de l’ONU.
| Exclusion | Porteur | Conséquence pratique | Précédent / Date | Impact géopolitique |
|---|---|---|---|---|
| Clause RACE (Radioactive Contamination, Chemical, Biological, Nuclear) | Universelle — tous les assureurs [3] | Aucun dommage nucléaire de guerre n’est couvert. Les centrales nucléaires en zone de conflit sont non-assurables. | Standard depuis les années |
1960. Renforcé après
Tchernobyl.
Bouchehr (Iran, mars 2026) : dommages partiels — État iranien supporte seul le coût.
Exclusion mer Noire (juillet 2022)
Lloyd + International Group of P&I; Clubs [5]
Navires doivent obtenir une couverture additionnelle coûteuse (+1-2 % valeur). La plupart des armateurs ont évité la zone.
Juillet 2022 après coulage du Moskva et attaques sur les ports.
A contribué au blocage des exportations de grain ukrainien — pression pour le corridor ONU.
Exclusion cyber systémique (2019-2026)
Lloyd Market Association — clauses LMA 5402-5404 [2]
Les cyberattaques d’État (attribuées à un gouvernement) ne sont plus couvertes dans la majorité des polices.
Litige NotPetya 2017 (Merck vs Zurich) — tribunal américain a jugé NotPetya couvert malgré la clause. Assureurs ont durci les clauses.
Les entreprises victimes de cyberattaques étatiques (Salt Typhoon, Volt Typhoon) n’ont pas de recours assurantiel.
| Exclusion | Porteur | Conséquence pratique | Précédent / Date | Impact géopolitique |
|---|---|---|---|---|
| Flotte fantôme russe — refus de couverture | IUMI (Union Internationale des Assureurs Maritimes) + P&I; Clubs [1] | Les 600 navires de la flotte fantôme naviguent sans assurance standard. Pas de protection en cas d’accident. | Post-sanctions 2022. Explosion navire fantôme dans le Danemark 2024. | Risque de catastrophe environnementale non-assurée en cas d’accident en mer Baltique. |
| 3. 'L’assurance est technique — pas géopolitique' |
« Les assureurs prennent des décisions actuarielles basées
La distinction technique/politique est théorique — dans la pratique, elle s’efface. Trois mécanismes le démontrent : (1) Les clauses d’exclusion 'cyber étatique' de Lloyd’s (LMA 5402-5404) ont été rédigées après le litige NotPetya — une décision politique de la Lloyd’s Market Association de ne pas couvrir les conséquences des conflits cyber entre États, quelle que soit la probabilité actuarielle. (2) L’exclusion de la mer Noire en juillet 2022 a précédé de plusieurs semaines l’aggravation des risques mesurés — c’est une décision de positionnement géopolitique autant qu’actuarielle. (3) La flotte fantôme russe navigue sans assurance non pas parce que le risque est incalculable, mais parce que couvrir ces navires violerait les sanctions occidentales. La ligne entre technique et politique n’existe pas en période de conflit.
sur le risque mesuré, pas sur des considérations géopolitiques. Les primes reflètent la probabilité objective de sinistre, pas une position politique. Traiter les décisions d’assurance comme des 'armes géopolitiques' est une surinterprétation qui confond le symptôme (prime élevée) avec la cause (conflit). »
LIMITES ANALYTIQUES — RISQUES DE SURINTERPRÉTATION
Ce cadre d’analyse sur le marché de l’assurance comme baromètre géopolitique appelle trois garde-fous avant toute application. (1) Anticipation vs réaction : les primes d’assurance réagissent aux crises plus qu’elles ne les anticipent — les marchés d’assurance ont sous-estimé le risque Ukraine jusqu’à 3 semaines avant l’invasion de février 2022. Elles ne sont pas un indicateur avancé parfait. (2) Données partiellement opaques : les primes des marchés de guerre sont négociées de gré à gré (OTC) et ne sont pas toutes publiques. Les données disponibles sont des estimations basées sur des courtiers sélectionnés, pas sur l’ensemble du marché. (3) Concentration du marché : Lloyd’s et les P&I; Clubs dominent tellement le marché que leurs décisions peuvent créer des effets grégaires — toute la place suit quand Lloyd’s bouge, ce qui peut amplifier les effets au-delà de ce que justifie le risque réel.
Contre-mesures opérationnelles — résultats chiffrés Acteur / Secteur
| Problème rencontré | Contre-mesure adoptée | Résultat chiffré | Source | Armateurs et opérateurs maritimes |
|---|---|---|---|---|
| Primes guerre multipliées ×14 en mer Rouge — impact direct sur la rentabilité | Mutualiser le risque via les P&I; Clubs (Protection & Indemnity) qui permettent de lisser les primes sur l’ensemble de la flotte. Négocier des "war risk pooling agreements" entre armateurs sur les routes exposées. | MSC a économisé ~120 M$ en 2024 via ses accords de pooling avec d’autres membres de l’International Group vs couverture individuelle au prix de marché | International Group of P&I; Clubs, 2024 | Multinationales avec actifs en zones de conflit |
| Actifs industriels en zones de guerre non-couverts ou sous-couverts | MIGA (Multilateral Investment Guarantee Agency) couvre le risque politique (confiscation, guerre) pour les investissements dans les pays membres. Alternative aux assureurs privés quand le marché commercial refuse. | MIGA a versé 340 M$ d’indemnités en Ukraine en 2024-2025 — couvrant 47 entreprises multinationales pour des actifs détruits ou confisqués [3] | MIGA Annual Report 2025 | Entreprises tech exposées au cyber étatique |
| Clauses LMA 5402-5404 excluent les cyberattaques étatiques — Microsoft, CrowdStrike, Maersk l’ont découvert après NotPetya | Négocier des polices "affirmative cyber" qui couvrent explicitement le cyber étatique, ou souscrire à des programmes gouvernementaux (TRIA aux USA pour le terrorisme). Captives d’assurance pour les grands groupes. | Merck a finalement obtenu 1,4 Md$ de son assureur Zurich après 6 ans de litige NotPetya (2017-2023) — mais a dû aller jusqu’en appel. Les nouvelles clauses LMA auraient empêché ce recours. | Cour suprême New Jersey, 2023 — Merck vs Zurich |
> ✦ PRINCIPE DIRECTEUR
Le marché de l’assurance guerre est le thermomètre le plus honnête du risque géopolitique : les assureurs mettent leur argent là où leur analyse les amène, sans la contrainte de communication des gouvernements ni les biais des marchés financiers. Quand Lloyd’s multiplie par 14 les primes en mer Rouge, ce n’est pas une déclaration politique — c’est une évaluation probabiliste du risque. Et quand Lloyd’s refuse de couvrir certains risques (nucléaire, cyber étatique, flotte fantôme), ce refus a des effets géopolitiques réels que les gouvernements eux-mêmes n’auraient pas pu produire aussi efficacement.
L’assurance guerre est à la fois un baromètre du risque géopolitique et un acteur géopolitique. Ses décisions de couverture et d’exclusion redistribuent les routes commerciales, amplifient ou atténuent les effets des sanctions, et révèlent ce que les acteurs les plus sophistiqués pensent vraiment du risque — pas ce qu’ils disent publiquement. En 2026, le marché de l’assurance guerre est en forte croissance (+15 %/an depuis 2022) et les primes restent historiquement élevées sur presque toutes les zones de crise. C’est le signal le plus clair que disponible : les professionnels du risque pensent que le monde restera dangereux.
Sources
- [1] Lloyd’s Market Association — 'War Risk Premium Data Q1 2026' + LMA Joint War Committee (lloyds.com)
- [2] Lloyd’s — 'Realistic Disaster Scenarios: Systemic Cyber Attack', 2024 (lloyds.com/RDS)
- [3] IUMI (International Union of Marine Insurance) — 'Ocean Hull Statistics 2025' (iumi.com)
- [4] BIMCO — 'Straits of Taiwan and Persian Gulf Risk Assessment', 2026 (bimco.org)
- [5] International Group of P&I; Clubs — 'Black Sea/Azov War Risk', bulletins 2022-2026 (igpandi.org)